Le grand orgue de Saint-Bernard
et sa facture:A. Cavaillé-Coll
LE grand-orgue et l’orgue de chœur ont été commandés
au prestigieux facteur, Aristide Cavaillé-Coll (1811-1898), déjà connu
par de nombreux instruments en province (Cathédrales de Quimper, de
Saint Brieuc, de Laval, de Toulouse, de Perpignan, de Carcassonne, d’Ajaccio
etc.), et surtout par ses instruments parisiens : le grand-orgue de la Basilique
de Saint-Denis (1841) et celui de La Madeleine (1846), construits avec son
père, puis ceux de Saint-Vincent de Paul (1852) et de Sainte-Clotilde
(1859).
Quand Aristide Cavaillé-Coll se lance dans la construction de celui de Saint-Bernard,
il a en cours l’orgue de l’église Saint-Sulpice, qui sera inauguré en
avril 1862 et restera pendant près d’un
siècle le plus grand orgue de France : les 25 jeux de Saint Bernard sont bien peu comparés aux
100 jeux de l’orgue de Saint Sulpice.
Le grand-orgue de Saint-Bernard de la Chapelle, inauguré en janvier
1863, appartient à une série d’instruments (fin des années
1850 et début des années 1860), avec le grand-orgue de Sainte-Clotilde à Paris
(inauguré en décembre 1859) illustré par César
Franck, Charles Tournemire, puis Jean Langlais, le grand-orgue de Saint-Sulpice à Paris
(inauguré en 1862) illustré par Charles-Marie Widor puis Marcel
Dupré, et le grand-orgue de Notre Dame de Paris (inauguré en
1868) illustré par Louis Vierne. Ils sont assez semblables du point
de vue technique et stylistique, même si les échelles (nombre
de jeux, taille des instruments…) et surtout la taille et l’importance
des églises n’est pas du tout la même.
A la différence des autres, toutefois, l’orgue de Saint-Bernard
n’a jamais été modernisé ou restauré en
profondeur. Après 1966, date de décès du dernier titulaire
et de son utilisation régulière, l’instrument n’a
eu qu’un
entretien minimal. Il est dans un état assez moyen, mais possède
un degré d'authenticité très rare. Les seules modifications
importantes qu’il ait subies depuis sa construction sont les 15 tuyaux
de basse du jeu d'octave de 4', et l’octave grave de la bombarde qui à l'origine
sonnait en huit pieds (les pavillons ont toutefois été conservés)
au clavier de grand-orgue. Il n’a bénéficié que
d’un seul relevage, dans les années 1930.
Depuis 1966, il n’a été utilisé que
très
occasionnellement. Dans les années 1970, il était enseveli
par la poussière, et la mécanique en était totalement déréglée,
très dure. Avec l’usure des claviers et du pédalier,
on constatait de nombreuses fuites avec des bruits parasites intenses.
Malgré tout,
en 1978, un concert réunit des organistes prestigieux, et l’instrument
est alors classé monument historique. Après quelques autres
concerts, il tombe dans l’oubli à partir de 1982, jusqu'à un
enregistrement en 2001, et la création de l’association
des Amis de l’Orgue
de Saint-Bernard. Elle a pour objectif le relevage et la mise en
valeur de l'instrument. Subventionnée par l'État, elle a fait entreprendre
des travaux depuis septembre 2003, par le facteur Bernard Cogez, qui sont
financés
par la Ville de Paris dans le strict respect de l'oeuvre de Cavaillé-Coll.
Le grand-orgue de Saint-Bernard-de-la-Chapelle est un des
fleurons du patrimoine organistique français. Sa solidité et
sa stabilité, à toute épreuve,
tout droit issues du savoir-faire de son facteur, lui conservent une
grande qualité sonore. Et il est l'un des derniers témoignages
directs de la technique et de la maîtrise d'Aristide Cavaillé-Coll
Aristide Cavaillé-Coll
D’une vieille famille de facteurs d’orgue réputés,
il est considéré par beaucoup comme le plus grand. Son
savoir-faire repose sur une tradition artisanale familiale de très
longue date (les Cavaillé sont déjà connus, cités
et réputés
au XVIIIe s.), qu’il double de connaissances
scientifiques approfondies et d’une curiosité sans bornes
dans son domaine. Il fait des communications à l'Académie
des Sciences, suscitant l’intérêt des savants et de
nombreuses collaborations, ce qui lui permet de rationaliser et d'optimiser
les instruments et leur facture,
en y intégrant des techniques de pointe de son époque
(électricité, électro-aimants…)
ou en améliorant lui-même la manière de les fabriquer
(mécanique,
alimentation en vent, mesures et harmonisation des tuyaux, adaptation
des instruments à l'acoustique
des édifices, etc.), tout en restant dans un cadre artisanal et
artistique. La logique et la clarté de ses plans, la qualité des
matériaux
employés, le grand savoir faire qu’il manifeste sont unanimement
et constamment loués, tout au long de sa carrière, entre
1830 à 1898,
alors même que son style est en constante évolution.
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Un commentaire sur les orgues de Cavaillé-Coll
(Pour la transcription complète et originale
du document, voir le site MUSIMEM,
dont nous remercions les responsables.
Le document original est conservé aux
Archives
Départementales
de Loire Atlantique, et a été transcrit par Mme Pascale Winkel, de
l'Association Hymnal)
En 1866, afin de chercher le meilleur restaurateur possible pour
l’orgue
de la cathédrale de Nantes, une commission de trois personnes (Messieurs
Bourgault-Ducoudray, Martineau et Minard) est envoyée expertiser différentes
orgues en région parisienne et à Rouen. Voici quelques commentaires
qu’ils apportent sur les orgues de Cavaillé-Coll. Ils n'ont pas, hélas, visité celui de Saint-Bernard-de-la-Chapelle.
A propos de Saint Sulpice :
«
Cet instrument ne fait pas sur nous, à beaucoup près, l’impression
que nous en attendions. Sa puissance ne nous paraît pas en rapport avec
le nombre considérable des éléments qui le composent.
Si nous éprouvons une déception du côté de la puissance,
nous demeurons charmés par la qualité des sons de l’instrument.
Il est impossible d’entendre des timbres mieux fondus, et une
composition de jeux plus heureuse. »
A propos de Saint Vincent de Paul :
«
L'orgue de Saint Vincent de Paul (…) n'a que 46 jeux. (…) Nous
visitons l'intérieur de l'orgue, et nous sommes frappés par la
propreté qui y règne ; la facilité de l'entretien est
due à la clarté avec laquelle le plan a été conçu
et à la bonne ordonnance de cette conception. Au fond, sont placés
les grands tuyaux ; devant eux, les tuyaux de moindre grandeur ; sur le devant,
et en vue, sont les tuyaux de montre. Cet orgue, qui a déjà atteint
un certain nombre d'années d'existence, paraît entièrement
neuf. (…) L'habile facteur appelle notre attention sur un procédé découvert
par lui, au moyen duquel on peut arriver mathématiquement à donner
au tuyau la longueur exacte qu'il doit avoir. Ce procédé consiste
dans une opération fort simple. On pratique à peu de distance
de l'ouverture du tuyau, une section d'une certaine grandeur. Une formule mathématique
détermine dans quel rapport doit être faite cette section. Une
fois la section pratiquée, le tuyau est, à très peu de
chose près, juste. (…) La partie acoustique de l'orgue de St Vincent
de Paul ne nous satisfait pas autant que la partie mécanique. (…)
Nous devons pourtant rendre justice à la qualité de certains
jeux, dont la combinaison donne lieu à des effets ravissants. Nous citerons,
par exemple, le timbre de la gambe unie à la voix céleste. Nous
remarquerons aussi que les jeux placés dans la boite d'expression, perdent
moins de leur sonorité dans cet orgue que dans celui de St Eustache.
Cette supériorité a été constatée par nous,
notamment à l'audition du jeu de cor anglais.»
A propos de Sainte Clotilde :
«
(…) Mr Franck nous fait entendre d'abord les jeux de fond, sans les jeux
de 4 pieds. Il a l'habitude de combiner ces jeux avec le hautbois du récit
pour leur donner plus de mordant. Il en résulte une sonorité pleine
de charme. La personnalité du hautbois disparaît dans l'ensemble
des jeux de fonds ; mais il agit d'une manière latente. La sonorité des
fonds de cet instrument est belle, grave, très homogène. Elle
gagne en force, lorsqu'on joint les jeux de 4 pieds aux autres jeux de fond.
Alors les dessus se détachent davantage, mais sans excéder une
juste mesure, et de manière à ce que la sonorité qui en
résulte soit parfaitement équilibrée.
Après les jeux de fond, Mr Franck nous fait entendre les jeux d'anches.
Même entendus seuls, ces jeux sont exempts de dureté.
Ils ont du brillant, mais de la plénitude et de la rondeur. Enfin le
grand-choeur, c'est à dire la réunion des jeux d'anches aux jeux
de fond donne lieu à un effet puissant et harmonieux, qui est dans une
proportion excellente avec la grandeur de l'église.
Après ces préliminaires destinés à nous faire connaître
les divers effets d'ensemble de l'instrument, Mr Franck nous fait apprécier
avec une habileté rare, les ressources nombreuses que présente
cet orgue pour la variété des effets et la combinaison
des timbres.
Bien qu'en général les compositions de cet organiste soient plutôt
faites pour le concert que pour l'Eglise, elles ne sont pas moins très
remarquables, et admirablement faites pour faire valoir l'orgue
de Ste Clotilde.
En somme, cet instrument touché par un organiste habile, qui le possède à fond
et peut en faire ressortir toutes les qualités, qui, de plus, ne se
fie pas à l'inspiration du moment, laquelle fournit des idées
plus ou moins heureuses aux organistes-improvisateurs, mais joue des morceaux écrits,
longuement médités, et remplis de mérite sous le double
rapport des idées et des développements, cet orgue, dis-je, nous
a causé une satisfaction pleine et entière. Dans les effets d'ensemble,
comme dans les jeux de détail, la sonorité est toujours claire, égale
nette et harmonieuse. Elle se fait remarquer par un équilibre parfait
dans la composition des timbres, et par je ne sais quoi de vif, de chaud, de
coloré.
Parmi les jeux solos qui nous ont semblé les plus remarquables, nous
citerons la clarinettecromorne qui a quelque chose de plus timbré que
la clarinette, mais n'en a pas moins un grand charme et beaucoup de rondeur.
La voix céleste, le hautbois, se font remarquer aussi par leur bonne
qualité de son. Ces jeux, bien que placés dans la boite expressive,
perdent moins de leur sonorité que les jeux de récit
de l'orgue de St Eustache. »
Commentaire d’ensemble :
«
(…) Des trois orgues construits par Mr Cavaillé à St Vincent
de Paul, à Ste Clotilde, et à St Sulpice, deux nous ont paru
des instruments accomplis. Leur timbre joint à une grande distinction
un charme pénétrant. Ils sont remarquables par la netteté et
la précision de l'attaque ; leur sonorité a à la fois
de la vigueur et du mordant, de la rondeur et de la puissance. Mais, à nos
yeux, ce sont des instruments de concert plus encore que des instruments d'église.
(…) Ce mystère, cette gravité, cette sonorité vague
et indéfinissable qui est un mérite dans l'orgue, ne se retrouvent
pas au même degré dans les orgues de Mr Cavaillé. Tout
y est clair, précis, lumineux. On songe, en les entendant, à ces
paysages méridionaux, qui se distinguent par la pureté du ciel,
par la netteté des contours, par l'éclat de la lumière,
par la richesse de la couleur, mais auxquels il manque cette poésie
du Nord, laquelle ne va pas sans un peu de brume et sans quelques nuages. Or,
le style gothique est la manifestation la plus excellente et la plus complète
du sentiment religieux chez les races du Nord, et l'orgue ne fait-il pas partie
intégrante de nos vieilles cathédrales ? N'est-il pas le souffle
qui doit les animer ? N'est-il pas la voix qui leur donne la vie ?
Loin de nous la pensée de rabaisser le mérite de Mr Cavaillé.
Nous admirons et nous proclamons tout ce qu'il y a dans son talent d’élevé et
de supérieur. Personne, de notre temps, n'a donné plus de développement à la
facture, surtout en ce qui concerne le mécanisme. Indépendamment
du cachet de distinction qu'il sait donner au timbre de ses instruments, il
faut encore admirer de quelle manière ingénieuse il sait en concevoir
et en régler l'ordonnance. Personne, plus que lui, n'est habile à triompher
des obstacles. On admire, en examinant des orgues, comme l'économie
en est bien réglée, avec quelle exactitude et quelle régularité fonctionnent
toues les pièces du mécanisme, enfin combien l'entretien et la
conservation doivent par là même, en être rendues faciles.
Dans tous les examens que nous avons faits de ces orgues, nous n'avons pas
surpris, dans ces instruments, le plus petit dérangement ; nous n'avons
pas eu à signaler un seul des petits accidents qui arrivent si souvent
dans ces machines aussi compliquées ; nous n'avons pas entendu un seul
cornement. (…) Dans [la fabrication] de Mr Cavaillé, il y a plus
de fini, plus d'élégance, plus de perfection. On sent l'artiste
derrière l'ouvrier.» |